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title: "L'IA dans le journalisme"
author: "Jakub Ćwirlej"
id: ai-journalism
language: fr
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updated: 2026-10-14
words: 1642
summary: "L'auteur, qui utilise l'IA presque tous les jours depuis le lancement de ChatGPT, en reconnaît les risques, avant tout les hallucinations, mais soutient qu'un usage pragmatique de cette technologie renforce le métier : il parle à un chatbot en rentrant de tournage, automatise la transcription et recourt aux outils OSINT, même si aucun modèle ne sait encore tirer un « séquencier » télé d'interviews brutes. Il juge vain de condamner un texte sur sa seule sonorité, les détecteurs d'IA se trompant dans les deux sens, et relève que l'AI Act européen demande qui est responsable d'un texte sans donner au lecteur le moyen de vérifier qui l'a écrit. Il pense que les journalistes qui continuent à chercher et à itérer s'en sortiront bien, et que ce sont avant tout ceux qui se contentent de reproduire des schémas qui perdront leur emploi."
summary_type: editorial
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# L'IA dans le journalisme

Jakub Ćwirlej · langue du texte: FR · 1642 mots

## Résumé (éditorial)

L'auteur, qui utilise l'IA presque tous les jours depuis le lancement de ChatGPT, en reconnaît les risques, avant tout les hallucinations, mais soutient qu'un usage pragmatique de cette technologie renforce le métier : il parle à un chatbot en rentrant de tournage, automatise la transcription et recourt aux outils OSINT, même si aucun modèle ne sait encore tirer un « séquencier » télé d'interviews brutes. Il juge vain de condamner un texte sur sa seule sonorité, les détecteurs d'IA se trompant dans les deux sens, et relève que l'AI Act européen demande qui est responsable d'un texte sans donner au lecteur le moyen de vérifier qui l'a écrit. Il pense que les journalistes qui continuent à chercher et à itérer s'en sortiront bien, et que ce sont avant tout ceux qui se contentent de reproduire des schémas qui perdront leur emploi.

## Points clés (éditorial)

- Dans une étude de l'UER et de la BBC d'octobre 2025, une réponse sur cinq des assistants d'IA à des questions d'actualité contenait de graves erreurs factuelles, comme des informations inventées ou périmées.
- Sa première application, OrsonAI, est née du besoin de transcrire des interviews en temps réel et de les importer instantanément dans un éditeur.
- Les détecteurs d'IA se trompent dans les deux sens : ZeroGPT a attribué à une machine, à près de 98 %, un extrait de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, tandis que deux détecteurs ont jugé très probablement humain un texte dont Wired a établi qu'il était une invention de l'IA.
- Son idée d'un certificat d'origine humaine ancré sur la blockchain n'a suscité aucun intérêt chez ses connaissances du milieu.
- À partir du 2 août 2026, le règlement européen sur l'IA (AI Act) impose de signaler les textes générés par l'IA qui portent sur des questions d'intérêt public, sauf s'ils ont fait l'objet d'un contrôle éditorial et que quelqu'un en assume la responsabilité.

## Texte intégral (les mots de l'auteur)

Je rentre d'un tournage. Les mains sur le volant, la tête bouillonnante de réflexions et d'impressions toutes fraîches du terrain, j'allume un chatbot et je parle tout simplement avec lui. Je raconte ce que j'ai vu, j'essaie à voix haute les premières phrases du sujet, j'énumère ce qu'il me reste à vérifier. Le bot consigne tout, le met en ordre sous forme de notes et commente mes idées au fur et à mesure. De cette conversation naît parfois une première ébauche du texte, parfois seulement une liste d'observations qui m'aide pour la suite du travail sur le sujet. Avant, le temps d'arriver à la rédaction, bien des idées fugaces, mais excellentes, m'avaient tout simplement échappé. Et quand il fallait revenir sur un sujet quelques jours plus tard, je devais redécouvrir bien des choses.

Comme j'utilise l'intelligence artificielle presque tous les jours depuis le lancement de ChatGPT, j'ai du mal à me retrouver dans le débat sur l'IA dans les médias, où ce sont presque toujours le droit d'auteur, l'éthique et la protection des sources qui passent au premier plan. À juste titre, car les modèles affabulent encore : dans une étude de l'UER et de la BBC d'octobre 2025, une réponse sur cinq des assistants d'IA à des questions d'actualité contenait de graves erreurs factuelles, comme des informations inventées ou périmées. Du point de vue de la rigueur journalistique, les hallucinations sont un cauchemar. Je pense pourtant que, malgré ce risque, un usage pragmatique de cette technologie permettra avant tout de renforcer le savoir-faire journalistique. J'ai moi-même volontiers recours à l'IA, à commencer par l'automatisation des tâches les plus fastidieuses et répétitives. C'est de ce besoin qu'est née ma première application, OrsonAI, conçue pour aider à transcrire les interviews en temps réel et à les importer instantanément dans l'éditeur de texte.

Mais c'est dans la recherche documentaire que se joue la véritable révolution. Les outils d'analyse des sources ouvertes (OSINT), il y a peu encore hors de prix et réservés aux plus grandes agences de renseignement ou aux géants du marché, se sont aujourd'hui radicalement démocratisés. N'importe qui peut se construire, pour ses propres besoins, un agent qui, en quelques secondes, extraira et structurera les données clés documents de plusieurs dizaines de pages. La vérification finale des faits revient en effet toujours à l'humain, mais le simple fait de localiser en un éclair où se trouve une information précise dans un document réduit considérablement le temps de travail du journaliste d'investigation.

Naturellement, la tentation surgit très vite d'aller un cran plus loin : puisque la machine sait lire, qu'elle écrive elle-même le texte. Mon sentiment là-dessus est mitigé, car à ce stade l'intelligence artificielle est tout simplement incapable de faire à ma place ce qui compte le plus dans la fabrication d'un sujet. Aucun modèle ne sait prendre une poignée d'interviews brutes et en tirer un « séquencier » télé cohérent – une structure précise, où les propos des protagonistes s'entrelacent naturellement avec la narration de l'auteur et dialoguent intelligemment avec les images tournées. Fournir à un agent assez de contexte pour qu'il génère un scénario proche de mes attentes demanderait aujourd'hui un travail sans commune mesure avec le résultat final. C'est peut-être une question de temps et des prochaines versions des modèles, mais je n'ai pas encore trouvé d'outil capable de saisir ce niveau de complexité. L'IA se débrouille plutôt bien avec les brèves et les communiqués de presse – à condition que quelqu'un les vérifie ensuite –, mais dans les formats longs, je sens presque toujours qu'il manque un style personnel et de la fluidité.

Cela dit, je ne suis pas un adversaire dogmatique du recours à l'intelligence artificielle dans le travail créatif. L'écriture, soyons honnêtes, relève en partie d'un savoir-faire purement mécanique. Ce qui compte vraiment, c'est l'idée, le regard original et ce que l'auteur a à nous transmettre. Une bonne idée, qui sort des sentiers battus, et une pensée originale finiront tôt ou tard par percer à travers la forme. Je connais bien trop de journalistes qui n'ont rien de neuf à nous dire depuis des années, et dont les textes ressemblent à s'y méprendre à des textes tout faits générés par un algorithme – sans la moindre idée vivante. Il leur manque cette étincelle particulière, cette intelligence qui sort du cadre et cet éclair d'humanité que les mathématiques des modèles de langage ne parviennent toujours pas à saisir.

Quand je lis un article, je sais généralement dès les premières phrases si son contenu résonne en moi. Pour être franc, savoir s'il a été écrit par un humain ou par une machine passe pour moi au second plan derrière cette question : ce texte apporte-t-il quelque chose de nouveau dans ma vie ? Est-il capable de changer mon regard sur le sujet ? D'ailleurs, contrairement à une idée répandue, il est aujourd'hui très difficile de distinguer avec certitude, sur la seule base de la syntaxe, un texte humain d'un texte produit par une machine. En testant des détecteurs de textes générés par l'IA, j'ai vite découvert que des chroniques parfaitement structurées, logiques et rythmées d'éditorialistes connus, écrites dès 2013, étaient parfois étiquetées par ces logiciels comme produites à cent pour cent par une machine. Et cela marche dans les deux sens. Le détecteur ZeroGPT a attribué à une machine, à près de 98 %, un extrait de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, et lorsque Wired a vérifié un texte qui – comme la rédaction l'a elle-même établi par la suite – était une invention de l'IA, deux détecteurs ont estimé qu'il avait très probablement été écrit par un humain. Stigmatiser des textes sur la seule base de leur sonorité me paraît donc n'avoir guère de sens.

En tant que lecteur, je juge la valeur d'un texte, pas son auteur, mais la confiance du public repose sur la question de savoir qui en répond. C'est pourquoi je comprends l'approche inverse, puriste : l'idée que, pour des raisons éthiques, le journalisme devrait rester une zone sans machines, en tant que domaine relevant d'une confiance sociale particulière. Seulement, une telle solution exigerait un contrat social ferme et la mise en place de mécanismes garantissant de façon incontestable un certificat d'origine humaine. Ces mécanismes n'existent toujours pas : les certificats d'origine humaine existants sont facultatifs et ne se sont pas imposés comme une norme dans les médias. J'y ai moi-même beaucoup réfléchi en concevant un certificat d'origine humaine ancré sur la blockchain – une preuve immuable de l'identité de l'auteur d'un texte. Mais quand j'ai soumis cette idée à des connaissances du milieu, je me suis heurté à un désintérêt total et à l'incompréhension de ce besoin.

Au bout du compte, même si le journalisme figure aujourd'hui en tête des listes de métiers les plus menacés par l'IA, je pense qu'à l'ère de l'intelligence artificielle, les journalistes dignes de ce nom s'en sortiront plutôt bien. D'abord parce que, tôt ou tard, viendra le moment d'un dégrisement général : la valeur du contrôle humain sur l'information sera prise suffisamment au sérieux pour faire l'objet d'une réglementation adaptée. Les premières règles existent déjà, même si elles vont dans une autre direction : à partir du 2 août 2026, le règlement européen sur l'IA (AI Act) impose de signaler les textes générés par l'IA qui portent sur des questions d'intérêt public, sauf s'ils ont fait l'objet d'un contrôle éditorial et que quelqu'un en assume la responsabilité. La loi demande donc qui est responsable, mais ne donne au lecteur aucun moyen de vérifier qui a réellement écrit.

Ensuite, parce que nos compétences passent parfaitement à l'échelle dans le monde de la technologie. Travailler sur ma propre application et sur l'entraînement d'un modèle m'a fait prendre conscience d'une chose capitale : créer, dans la tech comme dans les médias, c'est selon moi à 90 % un processus que nous, journalistes, maîtrisons depuis longtemps. Un cycle répétitif, fait de deux choses : la recherche et l'itération. On collecte des informations. On vérifie. On synthétise. On améliore. Et on recommence. Pour ceux qui veulent apprendre et comprendre la réalité qui les entoure, l'intelligence artificielle ouvre d'immenses possibilités. Un seul journaliste aguerri, épaulé par des modèles agentiques, peut aujourd'hui faire ce qui exigeait hier toute une équipe de rédaction. C'est une vraie chance d'accroître le contrôle exercé par la société sur les processus à l'œuvre dans le monde.

Qui va donc perdre son emploi ? Avant tout ceux pour qui le journalisme a depuis longtemps cessé d'être une mission pour devenir la reproduction de schémas. Ceux qui écrivent chaque année, sur le même sujet, un texte presque identique. Je ne vois pas une seule raison pour qu'une rédaction, quelle qu'elle soit, les emploie, alors qu'un algorithme fera la même chose plus vite et gratuitement. Je ne me berce pas d'illusions pour autant : le marché n'élimine pas toujours ceux qui se contentent de reproduire. Il élimine parfois les moins chers, ou ceux qui se trouvaient simplement le plus près de la porte. À long terme, la concurrence des machines balaiera pourtant de l'échiquier avant tout ceux qui refuseront d'évoluer et ne voudront pas apprendre. Bien sûr, il est difficile de prédire la direction que prendra une technologie qui se développe aussi vite. Je pense cependant que si l'intelligence artificielle est utilisée de manière éthique dans le travail journalistique – au service du droit naturel et supérieur de chacun à une information fiable –, elle finira, paradoxalement, par renforcer notre profession. Elle deviendra un outil qui ne remplace pas l'humain, mais décuple sa capacité d'agir.

Quand je rentre d'un tournage, je parle au bot et je lui dicte les premières phrases. Il les notera, corrigera les virgules, proposera peut-être un meilleur ordre des mots. Mais c'est moi qui étais sur le tournage, et c'est toujours moi qui décide de ce qui entrera dans le sujet et de ce que le téléspectateur verra à l'écran. Le temps gagné sur les phrases ennuyeuses et répétitives, que l'IA m'aide à automatiser, je peux le consacrer aux protagonistes de mes reportages.

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Jakub Ćwirlej — Journaliste qui construit avec l'IA · sur le site: https://jakubcwirlej.com/fr/
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